AESOP ROCK - Interview

C’est dans un campement surréaliste, à proximité d’un petit village côtier de la province rurale du Norfolk, qu’a eu lieu la troisième édition du festival Dedbeat. Plusieurs reports et une affiche plus qu’impressionnante avaient largement affûté nos attentes.

Comme si Boom Bip & Dose One suivis de Buck 65 ne suffisaient pas, les représentants de Def Jux étaient venus en force. S’étaient déplacés El-P, Aesop Rock et DJ Cip de Cannibal Ox. Le concert a été l’occasion de redécouvrir quelques titres de Fan Dam, "Delorean" évidemment, Aesop étant présent, mais aussi "Tuned Mass Damper", "Deep Space 9mm" et "Stepfather Factory". Aesop seul a eu le temps de nous livrer quelques uns de ses titres récents ainsi que "Cookie", un inédit produit et en partie rappé par El-P et prévu pour Bazooka Tooth, le prochain album. Cip a fait preuve d’une dextérité impressionnante au cours d’un show court mais fort sympathique. Bref, un bon concert servi à merveille par la hype et une foule participative.

Peu après, j’ai pu me frayer un chemin jusqu’à Aesop Rock, discuter avec lui et aborder des sujets aussi divers que son évolution artistique, son avis sur Def Jux, son prochain album et George Bush.

Commençons par ton nom, d’où vient-il ?

C’est venu d’une façon un peu idiote, je participé à un film artisanal pour un pote et mon personnage s’appelait Esope. J’ai fini par bien aimer ce nom et mes amis ont fini par m’appeler comme ça. J’ai rajouté le "Rock" plus tard.

Ca n’a rien à voir avec le fait de "rocker" la foule ?

C’était à une époque où je n’étais que graffeur.

Tu as pratiqué un autre élément du hip hop ?

Je produis, j’écris des paroles, j’ai fait du graffiti . J’adore vraiment les graffitis. Je me tiens au courant de tout ce qui se passe dans le domaine, à New York et ailleurs.

Ton phrase et ton debit ont un son assez unique, c’est quelque chose que tu as travaillé ?

Ca fait 10 ans que je rappe, mon style a évolué avec le temps. Je n’y ai pas passé mes nuits, je l’ai juste laissé croître et devenir ce qu’il est.

C’est quelque chose qui t’est naturel ?

Oui, je n’ai jamais décidé de tout plaquer pour changer radicalement de style. C’est un peu comme tous mes projets. Chaque morceau au cours de ces 10 ans a été légèrement différent du précédent, le son a évolué ainsi.

Des gens t’ont qualifié de dictionnaire des synonymes sur pattes ?

De quoi ?

Tu emploies tellement de mots dans tes raps…

Ouais…

D’où sors-tu tout ce vocabulaire, tu lis beaucoup ?

Je ne lis pas, mais j’adore le cinéma. Je ne suis pas certain que mon vocabulaire soit riche. C’est juste que, quand j’entends quelqu’un sortir une suite de mots inédite, n’importe où, dans un journal, dans un magazine, je me dis "c’est intéressant comme tournure". Je l’adopte, je la change, je remplace les mots par d’autres. Mes oreilles sont toujours sur leur garde, pour chaque film j’aurai un stylo et un bloc-notes avec moi. Si j’entends un truc intéressant, je m’approprie les mots.

Ton inspiration vient de partout ? De la télé…

Oui, elle vient principalement de la télé et des films, tu vois ce que je veux dire. Je me suis lassé des livres alors je me suis mis à regarder la télé.

Quand as-tu realisé que tu étais fait pour rapper ? Que faisais-tu avant ?

De l’art ; j’ai suivi des cours de peinture. Je faisais de l’art au lycée et à l’université, et je rappais en même temps. Quand je suis devenu étudiant, j’ai bossé dans des galeries d’art. Quand j’avais du temps libre je travaillais mes beats et mon rap, je faisais des concerts. Puis j’en suis venu au point où j’ai dû choisir entre mes deux activités. J’ai opté pour la musique. Je commençais à avoir un petit public, ce qui était moins évident pour la peinture. Avec la musique, j’avais une meilleure idée de ce que je voulais faire. J’ai fini par ne faire que ça et avec Def Jux, j’ai pu quitter mon boulot et me consacrer au rap à temps plein.

Par le passé, tu as collaboré avec des gens comme Slug et Dose One, tu envisages de bosser encore avec eux ou tu es définitivement lié à Def Jux ?

Je suis très lié à Def Jux, mais je reste ouvert… Slug est mon pote, tu vois, on fait autant de shows ensemble que possible. C’est mon ami. Un morceau commun va bientôt sortir sur une compilation. Nous avons fait des titres qui ne sont toujours pas sortis. Sinon, oui, je peux parfaitement travailler avec d’autres gens. J’ai fait un titre avec Camp Lo pour mon nouvel album.

J’allais y venir. Comment avez-vous fait pour vous rencontrer?

Ils ont sorti un deuxième album récemment qui est vraiment sous-estimé. La plupart des gens ne savent même pas que c’est sorti. C’est la première fois depuis des années qu’un album me plait d’un bout à l’autre. C’est sorti sur un label indé, et du coup, il n’a pas eu les critiques qu’il méritait. Pour la première fois, j’ai appelé quelqu’un tout simplement parce que j’aimais son truc. On est entré en contact. Ils avaient entendu parler de moi, de Def Jux et de tout le reste. Ils ont été vraiment cool. Ils sont venus, sont restés deux jours et on a bossé sur ce titre.

Et ça c’est bien passé ?

Oui, ils étaient sérieux, ils étaient d’accord pour bosser quelques jours et pour ne pas bâcler le titre. Moi je suis ouvert à ce genre de choses. Mais le reste des invités sont principalement des gens de Def Jux. El-P, Mr. Lif, et les Smash Brothers qui viennent de nous rejoindre. C’est un album familial.

Et tu as produit la totalité de ce Bazooka Tooth ?

Oui, j’ai dû en produire les trois quarts. Blockhead a fait 3 beats et El 1. Ca doit en faire 10 ou 11 pour moi. J’ai vraiment bossé la production dans les deux années qui se sont écoulées depuis Labor Days. C’est vraiment quelque chose que je cherche à améliorer. Peut-être qu’un jour je produirai l’album de quelqu’un d’autre.

Ah oui, tu pourrais produire d’autres emcees ?

Oui, c’est vraiment quelque chose qui me tente. Je fais des remixes pour d’autres gens en ce moment. Je voudrais que ce soit du même niveau que mon rap. Ca fait des années que je rappe, maintenant je bosse dur sur mes beats. Je voudrais faire en sorte que les gens attendent autant de mes beats que de mes rimes.

En terme d’équipement, tu es plutôt homme numérique branché sur son ordinateur ou tu as des synthés ?

J’ai des petits synthés, principalement des samplers, le SR10. Je fais la plupart de mes sons à la maison. El-P qui vit tout près de chez moi à Brooklyn a un grand studio là-bas.

Tu peux donc t’exercer là-bas ?

Oui, une fois que j’ai préparé tous mes trucs chez moi, je vais au studio et j’enregistre les voix.

Def Jux fonctionne un peu comme une famille. Que penses-tu de la façon dont le label évolue, de ses nouvelles signatures?

Les nouveaux venus, ce sont juste de vieux amis à nous.

Vous prenez de l’importance ?

Oui, tout à fait. The Smash Brothers, le groupe de Camu Tao, va sortir quelque chose cette année. C Rayz-Walz, qui était déjà sur mon album et sur celui de Cannibal Ox, s’apprête à sortir un album. Le disque de Murs vient de sortir. Tout ça est bien. Nous prenons de l’importance. En quelque sorte, je fais partie du premier cycle, j’en suis déjà à mon deuxième album et nous avons tous ces artistes qui nous rejoignent. Je pense que les nombreux trucs qui vont sortir cette année vont démentir ceux qui pensent qu’il n’y a qu’un son Def Jux.

Vraiment ?

Oui, d’une certaine façon, tout chez nous est représenté… L’album des Smash Brothers sera un truc vraiment festif. C Rayz Walz tue, il fait du vrai rap de rue. El prépare un nouveau disque. Lif et Akrobatik préparent un album commun qui devrait sortir en 2004.

Tout cela fonctionne sur des tas de petites connexions.

Oui. Tu vas avoir quelqu’un qui prépare quelque chose et les autres qui vont proposer de le sortir. Bon, c’est El-P qui décide en dernier lieu, mais il s’assure que tout le monde est d’accord. Il y a une unité, El-P nous passe des trucs et nous demande notre opinion.

Il y a un apport collectif ?

Oui, on peut le dire, en particulier avec le cœur de l’équipe, c’est à dire moi, Lif, El-P, Vast et RJ. Tous les gens qu’on associe généralement à Def Jux. Mais bientôt il y en aura d’autres, nous continuons à grandir, tout le monde prépare de nouvelles sorties.

Que connais-tu du hip-hop britannique ? Si tu en connais ?

Non. Ce n’est pas que je n’aime pas, c’est juste que je n’ai pas eu l’occasion d’en écouter. J’ai juste entendu du Roots Manuva, parce qu'El a collaboré avec. Ca n’est pas évident pour moi de savoir quoi écouter. Je ne saurais même pas par où commencer. C’est comme si tu prenais quelqu’un d’ici, que tu l’emmenais à New York et qu’il devait se dire "tiens, qu’est-ce que je vais écouter" parmi les milliards de groupes qu’on trouve ici. Tu ne connais pas vraiment ceux qui se distinguent des autres. J’ai quand même entendu quelques artistes que j’aimais bien. Tiens par exemple… Comment il s’appelle au fait ? Lewis Clarke ?

Lewis Parker?

Oui, c’est ça, Lewis Parker. Ses beats étaient incroyables. J’ai entendu quelques morceaux ici ou là.

Et Tony Hawk 4, comment c’est venu ?

Ils nous ont contacté, ils voulaient utiliser nos morceaux… A la base, c’était juste moi et Lif J’étais fou parce que je suis dingue de jeu vidéo. C’est un jeu sur X-Box qui va sortir dans l’année, il y aura 7 titres de Def Jux. Nous sommes tous des fans de jeu vidéo, nous sommes prêts à faire n’importe quoi pour des jeux vidéo. Ils nous ont juste dit "on aime votre musique, on veut l’utiliser", et comme j’ai grandi avec un skateboard…

Tu as fait du skate ?

J’ai pratiqué longtemps même si ça fait 10 ans que je n’en fais plus.

Tu écoutes quoi en ce moment?

Je viens de me procurer le nouvel album de Freeway sur Rocafella, et c’est vraiment bon… C’est étrange, mais à partir du moment où tu es sur un label et que tous les types qui sont dessus habitent Brooklyn comme toi, tu finis par ne plus écouter qu’eux. A part ça j’écoute les Beatles. J’essaie de ne pas trop écouter de hip hop, au bout d’un moment je sature. J’écoute de tout, du mainstream, de l’underground…

Tes influences sont larges ?

Oui, je trouve du bon dans tous les genres de hip hop et dans les autres. Que ce soit des trucs underground au son bien crade ou des choses carrées à la Jay-Z. J’adore toutes ces choses.

J’ai entendu dire que tu aimais les cookies aussi. Une boîte entière par jour, c’est bien vrai ?

Ce week-end quand je rentrerai à la maison, j’arrêterai les cigarettes, j'irai à la gym, j’arrêterai les bonbons et j’arrêterai la weed.

Ahhh, tu optes pour une vie saine ?

Oui, c’est mon plan pour demain, de retour à New York, que ça marche ou pas. Je me nourris vraiment trop mal.

... Tu es tatoué ?

Sur les deux bras.

Ils sont gros, que disent-ils?

Le premier dit "ne pas dormir" et l’autre "avertir les autres".

Ca vient d’où ?

C’est le refrain d’une de mes vieilles chansons. J’aimais bien la façon dont elle sonnait, c’est un bon principe dans la vie et j’ai fini par faire ça.

Le genre de trucs que tu fais quand tu as bu trop de bières ?

Je ne bois pas d’alcool, tu ne me verras jamais nu sur une table en train de danser.

Tu ne te sens jamais un peu bête les soirs de fête ?

Pour te dire la vérité, la plupart du temps, je me retranche chez moi avec quelques amis . Sauf quand je me cherche une copine.

Tu as une copine en ce moment ?

Je vois quelqu’un en ce moment. Je ne suis pas sûr que ce soit sérieux, mais je vois quelqu’un.

Venons-en à tes vieux disques, Music for Earthworms et Appleseed. Tu n’as pas l’intention de les ressortir ? J’ai cru comprendre qu’il y avait eu des désaccords avec Dub L…

Oui, plutôt. Il a fait pas mal de sons sur Earthworms. Ce n’est pas encore la guerre ouverte mais je dois avouer qu’on ne s’entend pas. Il fait autre chose maintenant, il a son label. Nous avons juste eu quelques différends artistiques…

Ca fait partie de tes racines ?

Oui, mais en même temps, je préfère bosser sur des nouveaux morceaux plutôt que de courir après les anciens. On m’a proposé plein d’argent pour les rééditer, mais bon…

Revenons-en aux nouvelles sorties. Tu es content de Bazooka Tooth ? De ton évolution artistique ? Les choses ont changé ?

Je ne sais pas. Certaines personnes pensent que je change, d’autre pas. Je ne pourrais même pas te dire. J’ai fait tant de morceaux, j’ai enregistré tant de titres. Le disque est fait à 80%, mais je ne sais pas. Il y a des jours où j’en suis mécontent, d’autres où je l’aime bien.

Ca dépend de quel pied tu te lèves.

Oui, des fois ce sera "je suis trop nul, ce truc pue". Une autre ce sera "El viens voir ! Ce truc est génial". Je change facilement d’humeur. Mais si j’essaie d’être honnête, je dois reconnaître que c’est mon meilleur disque. Quand j’essaie de garder la tête froide, je le trouve vraiment bon. Nous allons voir si les gens vont l’aimer (rires).

A en juger par ta performance de tout à l'heure tu es plutôt anti-guerre.

Oui, en ce moment, c’est difficile de ne pas l’être. La position de l’Amérique est grotesque. Notre président est une tête à claques. Ils ont martelé ça sans arrêt après le 11 septembre. Personne ne veut la guerre en fait. J’étais à New York quand les tours se sont effondrées et c’est le truc le plus dingue que j’ai jamais vécu.

C’était si dingue que ça ? Nous, on a juste vu ça à la télé, on n’était pas à New York ce jour là…

Je logeais à Manhattan. J’étais dehors quand j’ai vu un gros nuage noir sur la ville. C’était impressionnant, toute la foule, toute la ville qui se déréglait. Personne ne savait quoi faire. Après, on a été abruti par les news. Tous les jours, c’était "Ousama Ben Laden, Ousama Ben Laden". Au bout d’un moment, je ne pouvais plus regarder la télé. On n’a pas pu trouver ce type, alors du coup, on fait encore la guerre à Saddam Hussein, personne n’y comprend plus rien . C’est une situation délirante. Nous avons un président que la plupart des gens que je connais n’aiment pas vraiment.

C’est votre sentiment général.

Le nôtre oui, mais manifestement pas celui de tous les Américains. Ils ont choisi ce président. Mais la plupart des gens que je connais le déteste, ma famille le détestent, tous pensent que c’est un crétin. Je ne suis pas sûr que les gens soient enchantés par la guerre. On sait maintenant que New York est la cible numéro un des terroristes et en cas de guerre. Le 11 septembre, j’errais dans les rues et je pensais que j’allais mourir le jour même, qu’un avion allait me tomber dessus dans les 5 minutes.

De quoi causer l’hystérie.

Oui, c’est clairement le truc le plus dingue que j’ai jamais vu.

Revenons à des choses plus légères. Tu prévois un Bazooka Tooth tour en Europe et au UK ?

En ce moment, je me contente de shows ici et là parce que je bosse sur l’album et qu’il est prévu pour bientôt. Mais une fois que tout sera fini je serai de retour.

Les gens t’ont réservé un bon accueil aujourd’hui. Ca se passe toujours comme ça ?

J’ai l’impression. J’ai fait une tournée avec Can Ox l’an dernier qui s’est bien passée. El revient d’une autre tournée avec Lif et Murs. Sans doute Lif, Murs et moi serons-nous de retour d’ici peu. Le disque sort en septembre aux Etats-Unis, il devrait sortir un mois plus tard ici.

Tout cela promet. Ca a été un plaisir de discuter avec toi. Le mot de la fin ?

Tenez-vous prêt pour mon nouveau LP, nous reviendrons bientôt.

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