KOHNDO - Interview

Beaucoup annoncent Tout est Ecrit comme le grand retour de Kohndo. Pour revenir, encore faut-il être parti ! De l’âge d’or de la Cliqua où il composait le Coup d’Etat Phonique avec Egosyst sous le nom de Doc Odnhok jusqu’à la sortie prochaine de son premier album, KOH ne sera pas resté inactif, loin de là. Pas moins de quatre maxis personnels à son actif : un 2 titres partagé avec Narcisse, puis une première réalisation solo assez confidentielle Prélude à l’Odyssée qui sera suivi de Jungle Boogie avant que 'J’entends les Sirènes' ne rappelle l’interprète de "Dans Ma Tête" au bon souvenir du public.

Entre temps, Kohndo a grandi, mûri, affiné son approche musicale et est dorénavant totalement sûr de lui, de sa musique et de son avenir. Après avoir persisté (malgré les échecs) pendant des années, il signe enfin son premier album qui se veut le reflet idéal de sa personnalité. Rencontre avec un personnage sympathique et très loquace…

Quelle vision tu as de Conçu pour Durer aujourd’hui ?

Même si j’apportais des trucs, j’étais pas au point du tout. Aujourd’hui, je suis grand derrière le mic. J’aime la fraîcheur qui se dégage de l’album mais le seul morceau que j’aime vraiment c’est 'Tuer dans la Rue'. J’étais super fier de 'Dans ma Tête' (particulièrement du remix) mais je manquais d’expérience studio, c’était ma première apparition et j’avais peur de m’affirmer. Cette époque, c’est mon adolescence.

Quelle est ta démarche aujourd’hui quand tu fais du son ?

Elle est très simple. Je veux faire du son avec mes potes. On s’en fout de réussir, on veut écrire des textes, faire du son avec NOTRE vision. Quand tu évolues dans un groupe, tu te montes la tête, tu ressasses des trucs qui finissent par te rendre aigri. Les gens avec qui je travaille sont éparpillés dans toute la France : Jee2Tuluz est sur Toulouse, Yvon est sur Colombes, Gass est à Lyon, etc… Chacun amène son univers, son vécu.

Ce qui est le plus important pour moi c’est l’échange. C’est devenu très difficile de trouver des gens qui ont cette motivation, cette vision du rap. J’ai mes critères, mes références en rap. Si je devais qualifier la musique que je fais et le cercle dans lequel j’évolue, je comparerais ça à ce qui se passe dans la Bay Area : on est un îlot qui essaie de faire avancer la musique et de l’enrichir culturellement…

On a besoin d’être dans la musique, de la comprendre et d’être nous-mêmes. Chacun apporte sa vision, on se comprend, on se complète et ça nous permet d’avancer. Je pensais que cette vision serait répandue mais je me suis aperçu qu’il y a peu de personnes motivées par l’envie de s’humaniser, de rencontrer des gens, d’affirmer une personnalité.

La musique a construit ma vie : c’est grâce à elle que je suis l’homme que je suis. J’y ai fait mes expériences, j’y ait appris à côtoyer les autres, à les connaître. C’est le rap qui m’a montré les difficultés de la vie. Du coup, je ne peux pas faire passer un autre vécu par mon art. Je ne peux pas jeter tous ces acquis aux orties en me disant "je vais faire du cash". A mon avis, pour en arriver là, il faut être profondément aigri et déçu.

Par rapport à ce que tu viens de dire, comment réagirais-tu à un échec commercial ?

Ca m’emmerderait bien sur parce que cet album a de grosses qualités. Ça voudrait dire qu’on occulte toute une face du rap français. Mais je sais que ça ne me ferait pas me remettre en question artistiquement parlant.

Tu as déclaré que ta musique parlait plus à des gens de 25-30 ans qu’à des plus jeunes. A cet âge là (et même avant), beaucoup sont déçus de ce qu’est devenu le rap. Tu n’as pas peur qu’ils boudent ton album ?

Je sais pas si ça leur donnera envie de revenir au rap en général mais je sais qu’ils pourront se dire "c’est pas mort, il y a encore un album qui a la faculté de me parler". Quand je dis 25-30 ans, je suis un peu provocateur : toute personne qui a eu un vécu, un jugement équilibré sur les choses qu’il voit ou entend peut comprendre ma musique. C’est pour ça que je pense que mon album parlera surtout à des gens plus âgés, plus matures. Ce sera des gens qui pensent un peu comme moi, qui ont délaissé le rap français, qui écoutent beaucoup de rap américain mais qui ne se reconnaissent pas trop dans sa nouvelle tendance dancefloor.

Personnellement, je ne peux pas me permettre de me soucier de ce que va penser le public. Mon but, c’est juste de pouvoir m’exprimer, de toucher un certain nombre de personnes. Je suis auditeur moi aussi : quand un artiste me déçoit, je le zappe. C’est pour ça que je veux faire ce que j’estime être le mieux pour ne pas avoir de regrets.

Je veux faire passer un message mais je suis pas un "teacher" : je veux juste mettre en avant des petites choses de la vie qui peuvent nous aider à nous construire. Après si quelqu’un écoute et se dit "ah j’aime bien ce qui passe là", j’ai gagné.

Considères-tu que ton album a un côté intimiste ?

Je n’aime pas ce terme. Je ne me vends pas, je fais rentrer personne chez moi. Je me sers de choses que j’ai vécu ou que des proches ont vécu mais ce n’est jamais réellement ma vie. Dans ma musique, je synthétise plein d’expériences et chacun pourra en tirer ses propres conclusions. L’auditeur voit à travers mes yeux. C’est là que se situe ma démarche artistique : je joue le rôle d’un réalisateur qui raconte une histoire. Je me suis pas dit "je lâche ce que j’ai au fond de mon coeur", j’ai juste fait ce que j’aime. Je ne livre pas ma tristesse, j’essaie de passer un message positif. Je suis dans la même démarche que quand je rencontre quelqu’un : si j’ai envie de le connaître, je veux qu’il me connaisse aussi.

En plus, coucher tout ça sur le papier me permet de mieux analyser ce que je dis, de prendre du recul sur mon monde.

Ton album est très homogène… peut-être même trop dans le sens où il manque au moins un morceau plus dynamique ou radicalement différent pour relancer l’écoute. Tu penses pas que ça puisse te nuire ?

Oui je suis d’accord pour l’homogénéité. On me ramène toujours à "est-ce que tu ne penses pas que les gens vont penser ça de…"… mais je m’en bats les couilles ! Je vois mon œuvre comme une peinture : est-ce qu’un peintre pense à ce que les gens vont penser de ce qu’il a peint ? Non ! Moi c’est pareil.

Je me suis dit "Kohndo, tu dois avoir tel niveau dans le rap, t’as pas forcément besoin de 6 pistes de back, t’as pas forcément besoin d’instru". Je bosse pour que les acapellas aient du swing. Il y en a peut-être qui me trouvent pas assez hardcore parce que ma voix est posée mais quand tu écoutes "J’arrive phat"… mais c’est super hardcore ce que je dis !

En fait, au travers de tous mes maxis, j’ai cherché à montrer mes qualités de MC. Aujourd’hui, j’estime que ce travail est fait. Si je veux faire du bounce, j’en fais et je vous éclate. Avec mon album, je prouve que je suis un artiste accompli et que j’ai dépassé ces considérations de "je vous éclate etc". A l’époque de Prélude à l’Odyssée et de Jungle Boogie j’avais une attente de reconnaissance de la part du public qui a un peu boudé ces EP. Aujourd’hui, je n’ai plus cette attente et j’envisage mon avenir musical plus sereinement.

En parlant de son bounce, c’est surprenant de ne pas en retrouver dans ton album alors que ton dernier EP l’était majoritairement (et que ton maxi avec Narcisse avait également cette couleur).

C’est vrai qu’il était majoritairement dancefloor. Je voulais montrer que j’avais compris comment faire du bon bounce. J’avais l’impression qu’avec Prélude à l’Odyssée et Jungle Boogie, malgré le fait que j’étais très sur de moi, personne ne m’entendait. Ce maxi là m’a fait rappeler au souvenir du public.

C’était aussi l’occasion de ressortir une dernière fois mon alter ego Doc Odnhok et affirmer l’existence de Kohndo en tant qu’artiste.

On t’a relativement peu entendu entre la compilation d’Arsenal Le Vrai Hip Hop où tu faisais encore partie de la Cliqua et ton premier maxi Prélude à l’Odyssée. Tu es revenue avec une image radicalement différente avec ce maxi. Que s’est-il passé ?

J’ai mûri. Pas mal de galères relationnelles, sentimentales, niveau business. Avec tout ça, tu prends de l’âge et tu te poses la question de ce que tu fais dans la musique et dans la vie. Tu te demandes pourquoi tu aimes cette musique, tu cherches tes référents et tu finis par te demander pourquoi ce que tu fais est en décalage avec ce que tu aimes. Plus ça allait, plus je comprenais ce que faisaient les artistes que j’apprécie : OC, Gangstar, Common, Nas… Je me suis rendu compte que ce qu’ils disaient n’était pas très éloigné de ce que je pensais. J’ai donc travaillé sur moi même et réussi à dégager mon propre style.

J’ai travaillé sur le fond, je me suis demandé quel message je voulais faire passer. C’est pour ça que je rappe sur des choses que j’estime essentielles comme le fait qu’on a de plus en plus besoin d’unité, que le quartier ça peut être positif, qu’on a tendance a occulté l’Homme Noir… Là j’avais trouvé ma direction.

Pour sortir mes maxis, j’ai eu la chance d’avoir des gens qui croyaient en moi : Prélude à l’Odyssée est sorti sur un petit label de zouk qui a apprécié ce que je faisais et qui m’a fait confiance, Jungle Boogie, là ce sont des potes qui ont cassé leur tirelire pour me permettre de le sortir, J’entends les Sirènes c’est encore quelqu’un d’autre… Là où aucune boite n’a voulu croire en moi ou presque, des auditeurs m’ont permis d’aller de l’avant. Pour eux, je ne peux pas me permettre de me décevoir.

Tu n’as fait qu’une prod sur ton album mais les prods qu’on a pu entendre ailleurs sonnent très américaines. Ne penses-tu pas qu’on puisse avoir un son français ?

En fait, moi je fais le son que j’aime entendre. Si ça sonne ricain, c’est parce que je le fais dans l’optique qu’un Américain soit à l’aise s’il posait dessus. Ma façon de poser se rapproche de celle des Américains. On pourrait très bien prendre le phrasé que j’utilise en rappant en anglais.

Pour produire, j’utilise toutes mes références en matière de soul, de jazz, de rap pour faire mon son. Si j’ai des influences, j’estime avoir ma patte : ma découpe de sample n’est pas classique, mes beats ne sont pas super lourds mais arrivent quand même à claquer…

De toute façon, je ne me considère pas encore producteur. Je pense qu’on pourrait me mettre le statut mais je n’ai pas encore le niveau que j’ai en rap. Je vais donc continuer à bosser, à balancer des sons, à me construire et un jour je me considérerai producteur et ce jour là, ça se saura.

Il faut aussi savoir que j’ai été élevé à la soul principalement. Je suis fils de mère célibataire. Dans la discothèque de ma mère, on trouvait du Marvin Gaye, du Isaac Hayes, du Diana Ross, etc… A côté de ça, j’écoutais un petit peu la radio mais c’est surtout la soul qui est à la base de ma culture musicale.

Pour mon album, on a beaucoup travaillé avec des boucles, en limitant les variations pour permettre à mon rap de vivre. Mes textes étaient tellement denses qu’on ne pouvait pas multiplier les changements sur une prod.

Le seul morceau que j’ai fait sur mon album est celui qui détonne le plus, à base d’un sample de reggae (je l’ai fait il y a 3 ans, deux semaines avant que le morceau de Pace One ne sorte… comme je dis souvent, je n’ai que 5 minutes d’avance sur les choses – rires).

Comment te vois-tu défendre un album aussi homogène et calme sur scène ?

Je l’ai déjà fait au Batofar en première partie d’Octobre Rouge et Insight. Je ne présente pas que des morceaux de Tout est Ecrit, j’ai tous mes morceaux de mes maxis aussi pour booster le public ! Je suis content d’avoir ces morceaux avant l’album : ils me permettent d’avoir une approche plus péchue.

Quel regard portes-tu sur la nouvelle scène française, sur ce qui se fait en rap chez nous actuellement ?

J’ai pas trop d’avis dessus vu que j’ai pas assez de recul. Je m’y intéresse très peu.

La scène américaine m’intéresse beaucoup plus. Je suis très à l’affût de sons façon beat sur 4 temps, sample de soul… donc forcément je suis attentif à ce qui se fait dans la Bay Area. Il y a d’autres scènes qui se développent que je connais mais que j’écoute très peu parce que les référents musicaux ne sont pas les mêmes… Mon oreille ne percute pas mais je sais reconnaître que c’est du bon. Un mec comme El-P est super intéressant, je vois où il veut en venir mais ça ne me parle pas. J’aime la musique relativement lumineuse, qui porte un certain espoir. La musique c’est humain, c’est une histoire de sentiment.

Le mot de la fin ?

Rappelez-vous que Tout est Ecrit est mon premier album. Je ne sais pas s’il y a beaucoup de premiers albums de cette teneur là. J’ai beaucoup bossé dessus, j’y ai mis mes tripes. Ça fait maintenant un an qu’il est terminé et avec le recul, j’en suis content de bout en bout.

Il y a plusieurs écoutes possibles : on peut l’écouter en fond et se laisser bercer par la musique, une où on va écouter les paroles et une autre où on va réfléchir dessus.

Maintenant, j’ai envie de bosser sur des side projects, je vais me pencher pas mal sur la production, je vais essayer de gérer un peu ma Fondation Heartclick avec les gens dont j’ai parlé avant et je commence déjà à penser à mon prochain album.

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