SAAFIR - Boxcar Sessions

“This is Jay-Z and Saafir on the 24 tracks”.

Nous voilà prévenus sur l’intro qui porte bien son nom, "Grab the Train". C’est ce que je vous invite à faire, même s’il est déjà en marche depuis 1994.

SAAFIR - Boxcar Sessions

Qwest :: 1994 :: acheter ce disque

Première constatation : Saafir rappe off-beat.

Deuxième constatation : Jay-Z, qui produit la plupart des beats, fait du jazz barré partant dans tous les sens. Mais non ! Pas Jay-Z le pimp en Bentley, un autre... Un producteur quoi.

Alors, finalement, Boxcar Sessions, ça a pas l’air terrible, Le Mc ne sait même pas rapper, le producteur fait n’importe quoi. Alors, pourquoi certains jugent-ils ce disque comme un classique ?

Reprenons.

Concluons : Boxcar Sessions est le génie incarné, la perfection sur disque.

Maintenant, le développement.

Saafir ne se pose pas de questions quant aux conflits east/west coast, alors qu’il est originaire d’Oakland, Californie. Saafir est là pour froisser tous les MC’s avec son flow si singulier, unique, qui fait de son style un style inimitable. Sa principale caractéristique : l’imprévisibilité. Vous croyiez qu’il rappe off beat, détrompez-vous. Sa voix est un instrument à elle seule. Elle s’arrête, reprend, accélère, revient sur le beat, passe à côté. Saafir est doué d’une technique irréprochable. Ses micro-variations jouent avec tous les éléments de l’instrumental. Il suffit d’écouter ‘Stig of the Stew’, ‘Battle Drill’, ou ‘Joint Custody’. Les beats jazzy de Jay-Z ne sont plus alors vu comme des instrus désordonnés, mais se prêtent parfaitement aux jeux vocaux du MC qui déstructure et restructure à sa manière.

Souvent, l’on cite pour exemple de bon flow off-beat, celui de Pharoahe Monch (Organized Konfusion). Comparons le à celui de Saafir, comme s’il s’agissait là d’une publicité pour une quelconque poudre de lessive. Là où Pharoahe s’efforce juste d’être linéaire, allongeant et rétrecissant son phrasé pour sortir du beat et revenir dessus, Saafir enlève toute notion d’unité de temps sonore. Les mots semblent mal articulés, mais sont en fait le fruit d’un phrasé bien particulier fait de messages dichotomes qui s’entremêlent. Cherchez si vous le pouvez une quelconque logique de flow, il n’y en a pas. Seul Saafir en connait la recette.

Alors vous pouvez vous dire : "On n’écoute pas de musique pour la forme, il nous faut du contenu".

Justement. Le Saucee Nomad est un battle MC hors pair capable de remettre à sa place tout MC un peu trop échauffé. En effet, notre membre de la Hobo Junction n’en renie pas pour autant ses origines californiennes, il y a en lui tout du gangster. Le prouvent ses récits plus ordonnés comme ‘Just Riden’’ respirant le soleil d’un jour d’été où l’on cherche à trouver une occupation. Alors chillons tous avec Saafir à la recherche d’une bitch, tout en étant alpagué par des players casse-couilles. N’aie crainte auditeur, Saafir s’occupera de les renvoyer chez eux :

Boxcar sessionist black magic is
The magnet breakin' 'em down to
Micro fragments

(‘Battle Drill’ , titre produit par J Groove)

Pour de plus amples informations, tout mauvais rappeur peut étudier le premier couplet de ‘Swig of the Stew’ qui commence ainsi :

Another massive dose I'm sendin' in
Hittin' when I step back to the deck
Sidebets kick 'em in then raise up
Jet from the ivory it's time for me
To see if I can graze the cut
Just a hint I'm shuttin' down
ya pistons you'll have to listen
'Cause I'm clippin' of the wack
Bracket shit that's soft so go
Back to the troft and put it
Back next to the Smirnoff bottle
Where u found it from it sounds
Numb has no feel an organic
Synthesis did I mention this in
The last verse

Dès lors, il est évident que Saafir n’a rien à prouver à quiconque. Aussi se laisse-t-il aller à quelque histoire de cul finement menée dans ‘Worship the ‘D’’ :

So the next time she puts
in an Order, even if it's a lick,
tell her to bob Twice and worship the dick

Saafir sait parler aux femmes. Peut-être voit-il les mots comme une créature féminine, et qu’il les manipule alors avec toute l’attention qu’ils méritent : de l’abstraction, quelques coups, de la fluidité et quelques syncopations biens placées, car la femme mérite d’être syncopée. Saafir est peut-être celui qui symbolise le mieux ce que d’aucuns nomment le gangsta rap abstrait.

Historiquement, la même année sortait Illmatic de Nas que beaucoups classent au rang de monument. Je ne me rabaisserai pas à faire de comparaisons. Nas c’est le son New Yorkais de 1994. Saafir c’est ce que le rap devrait être en 2014. Car un génie est toujours en avance sur son temps, donc incompris. Parce que ses morceaux parlent d’eux-mêmes. Parce que Jay-Z et J Groove ne font pas du jazz, mais du free. Parce que ce n’est finalement peut-être plus du hip-hop.

Évaluer ce billet

0/5

  • Note : 0
  • Votes : 0
  • Plus haute : 0
  • Plus basse : 0

Ajouter un commentaire

Le code HTML est affiché comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.

La discussion continue ailleurs

1. Le samedi 3 avril 2010, 12:14 par Fake For Real

SAAFIR - Boxcar Sessions

La trace la plus lointaine de Reggie Gibson, alias Saafir, remonte à l'époque où il évoluait dans l'entourage de Digital Underground, au côté d'un certain Tupac Shakur. Pourtant, on ne peut pas imaginer destinées plus divergentes que celles que...

URL de rétrolien : http://hiphopsection.fakeforreal.net/index.php/trackback/1403

Fil des commentaires de ce billet